On parle beaucoup, ces temps-ci, de la normalisation de la langue dite "québécoise" ou, pour être plus exact, de notre dialecte. On parle même d'en publier un dictionnaire, qui irait au-delà du simple exercice d'énumération de nos "régionalismes" pour en faire une référence sur le "bon usage", en quelque sorte. Ici, on porte la tuque, les mitaines et le foulard. Là-bas, on porte le bonnet, les moufles et l'écharpe. Et pourtant! Certains experts et leaders d'opinion ont tendance à dénigrer nos innovations linguistiques, tirant à boulets rouges sur tout ce qui s'éloigne un tant soi peu de la "norme parisienne", qualifiant notre héritage linguistique de "tare" et nos innovations de "repli sur soi". Pourtant, chaque terme adopté par la francophonie est une petite victoire, une preuve de notre vigueur et de notre volonté culturelle; "courriel" est un exemple peut-être usé à la corde (éculé?), mais toujours valable. Mais il semble que le fait d'abrier ou de poigner soit d'une horreur indicible! Dépêchons-nous donc de kiffer ou de glander, c'est tellement plus normatif et civilisé!
Je le dis haut et fort: les québécois ont aussi droit à l’innovation linguistique, comme par exemple dans la féminisation des titres (madame la juge, une professeure). Évidemment, puisqu’il s’agit d’innovation, le but est de faire accepter les termes ou les accords au reste de la francophonie. Qui dit encore “ballon volant” pour “volleyball”? Lorsque le terme ne colle pas, il finit par disparaître. Difficile de trouver un équilibre entre la nécessité de nommer les choses selon notre point de vue culturel, et la nécessité de continuer à échanger avec le reste de la francophonie.
À mon avis, le normatif ne devrait pas être un obstacle à l’innovation linguistique, aux régionalismes, à la prolifération de synonymes si une telle chose dessert les besoins culturels d’un groupe francophone. La langue usuelle est une langue confortable et généralement efficace en un espace socioculturel donné. On ne demandera pas au Québec de définir le désert du Mali. Paris n’aura pas le dernier mot sur notre hiver.
Le normatif doit rester perméable, pour éviter le sclérose; il doit toutefois être suffisamment rigide, sans quoi il n’aura plus d’emprise. Lorsque je traduis un texte, on me demande parfois un texte français pour la France, français pour le Québec, français pour le Canada, français pour l’international. Je me plie à l’exercice, qui est parfois très ardu. Mais cela confirme que, sur le terrain, chacun de ces espaces de la francophonie sont attestés, sont reconnus, sont respectés. Mieux encore, ils se recouvrent ou s’imbriquent de manière complexe. Le bistouri linguistique est flou, mais il arrive à trancher.
Un grand nombre de Québécois prononcent les mots d’une manière qui se rapproche de ce qui est prescrit dans le Robert, une prononciation un peu idéalisée, moins attestée aujourd’hui à Paris ou à Alger. Je parle évidemment ici des Québécois qui font l’effort de bien parler, sans calquer leur accent sur Hochelaga, sur Joliette ou sur Paris-banlieue. Il y a quelque chose de comique à comparer les accents des francophones à ce qui est prescrit. Est-ce au Québec qu’on dit “pangouan” pour pingouin et “jamé” pour jamais? Nous avons nos travers, notre joual, un héritage parfois honteux, mais lorsque nous parlons bien, nous parlons de manière quasi cristalline. Voilà l’un des nombreux paradoxes linguistiques qui font du Québec une bien drôle de “bébitte”.
Cultivons la langue de chez nous et exportons-en les saveurs.