2007-04-29

La souveraineté, ça use les souliers (et les chefs)

Quelques réflexions sur le rapport de forces entre souverainistes et fédéralistes, sur la difficulté d'être chef du PQ et sur la nécessité de recadrer la démarche.

1. Le mythe du "taux de roulement" à la tête du PQ

Je trouve cette légende du "PQ qui mange ses chefs" un peu exagérée. Tout d’abord, le PQ n’est pas le seul parti à avoir changé de chefs souvent ces dernières années. Évidemment on pourrait toujours comparer à l’ADQ, qui est centré sur la personne de Mario Dumont -- ce serait une comparaison boîteuse. Ou encore se comparer au PLQ, qui se la coule douce dans son rôle de "parti qui gère le Québec en tant que concierge" -- dirigé par un Jean Charest autocrate, arrogant et médiocre concierge, justement. Et on se gardera bien de louer la longévité de Jean Chrétien, n'est-ce pas...

Et puis, il n’est certes pas exceptionnel qu’un parti mette son chef au pilori après une mauvaise performance électorale.

Voyons voir.
De 1968 à 2007, le PQ a compté 6 chefs (plus 2 chefs par intérim).
De 1968 à 2007, le PLQ a compté 6 chefs (plus 2 chefs par intérim).
Il n'y a donc rien d'exceptionnel au prétendu "taux de roulement" du PQ.

2. Origines de la pression sur le chef du parti

N’oublions pas un enjeu fondamental. Le PQ est un parti qui offre un CHANGEMENT RADICAL dans la structure politique de l’état : la souveraineté, l’indépendance, le fractionnement du Canada, appelez cela comme vous voulez. C’est un parti dont le premier article du programme traite ni plus ni moins de SÉCESSION. Il est évident que dans certains pays, un parti avec une telle plateforme politique serait fort probablement décrété illégal et que ses dirigeants seraient exécutés pour "trahison" ou je ne sais quoi. En fait, rares sont les pays qui tolèrent de tels partis régionaux ou provinciaux; ce n’est qu’en Écosse, en Espagne, en Tchécoslovaquie... et quelques autres... qu’un mouvement souverainiste a pu s’épanouir de manière paisible sans répression politique ou militaire. Ailleurs dans le monde, que ce soit en France ou en Russie, les mouvements nationalistes régionaux sont marginalisés, rendus illégaux, puis réprimés par la force.

Cela dit, le PQ doit vivre avec la PRESSION qui est commune à tous les mouvements souverainistes ayant existé. Cette pression est ÉNORME et elle demande aux chefs de se donner à fond; rappelons-nous la sortie de Lucien Bouchard, épuisé et amer. Ou René Lévesque en 1984, brisé par l’échec référendaire, trahi par Trudeau, tiraillé par des idées contradictoires et harangué par les penseurs de son parti.

Un parti qui se contente de gérer "sa" province de manière pépère, sans projet d’avenir important, ne subira pas cette pression. C’est ce qui fait que le PQ est beaucoup plus propice aux chicanes internes, aux guerres d’influence, aux mésentantes quant à la direction à prendre. Ce n’est pas parce que c’est le PQ qu’il y a de la chicane, c’est à cause du PROJET DE SOCIÉTÉ.

Ceux qui ne prennent aucun risque, ceux qui ne veulent rien changer, ceux-là ne vont jamais faire face à des dilemmes moraux ou à des guerres d’idées. Le PLQ en sait long là-dessus: c’est le désert des idées et une vision d’avenir statique, pour ne pas dire déprimante. « Le Québec dans le Canada et le Canada dans le Québec, le plus meilleur pays du monde, vous êtes une minorité choyée, etc, et... oups... c’est-tu plate, on a été assimilés finalement. »

Celui qui dirige un parti régional qui agit en tant que "gestionnaire", soumis à l’autorité fédérale, n’a pas de choix déchirant à faire. Il n’arrivera jamais à la croisée des chemins; les questions essentielles seront débattues à un niveau qui ne l’atteindra qu’indirectement. Il pourra même se permettre d’être médiocre; les conséquences sur l’avenir de l’état ne seront jamais tragiques (on se souviendra des frasques du gouvernement Harris en Ontario). Pensez-vous que le parti Conservateur de Nouvelle-Écosse ou que le NPD de Saskatchewan traverse des crises existentielles majeures à tous les 4 ans? Non. Ils se contentent d’équilibrer les budgets et d’attendre les programmes d’Ottawa.

Si un parti politique du Manitoba fait des niaiseries, ça se corrige en 2 ou 3 mandats. Le prochain parti au pouvoir fera le ménage.

Si le PQ fait des niaiseries, c’est l’avenir du Québec et de la nation québécoise qui pourrait en pâtir. Pensons-y.

3. Raisons derrière le fractionnement de l'électorat

Un pays ou une province qui ne s’inquiète pas en son avenir finit par être très à l’aise avec un bipartisme monotone, avec alternance régulière entre deux partis qui finissent par se ressembler sur le terrain. Une région qui traverse une crise existentielle, ou qui est le siège d’un combat idéologique, verra plutôt foisonner les partis politiques, chacun présentant une vision différente de l’avenir et ayant des arguments radicalement opposés.

Dans ce sens, il n’est pas étonnant qu’on ait au Québec 4 partis présentant chacun une vision constitutionnelle distincte.
1- le PQ offre une vision souverainiste et sociale-démocrate
2- QS offre une vision à tendance socialiste et souverainiste
3- l’ADQ avance l’idée d’autonomisme, assortie d’une plateforme néo-libérale
4- le PLQ est rigoureusement fédéraliste et centriste
Quant au parti Vert, il n’offre pas de vision constitutionnelle en tant que telle.

Si les débats de sociétés continuent de s’enflammer au cours des prochaines années, on pourrait assister à un fractionnement encore plus radical de l’électorat et peut-être même la création de nouveaux partis occupant des nouvelles niches politiques. Verrons-nous l’arrivée d’un parti Libertarien-Souverainiste (droite) ou d’un parti Fédéraliste-Socialiste (un NPD+Vert québécois?)... Il est évident qu’un parti fédéraliste de droite pourrait occuper l’espace perdu par le PLQ, surtout si une frange de l’électorat francophone, fédéraliste et social-démocrate ne se sent pas à l’aise dans l’ADQ.

Pour faire face à ce foisonnement de partis, il serait essentiel de procéder à une réforme électorale pour autoriser les gouvernements de coalition et bannir les gouvernements minoritaires (qui sont très anti-démocratiques par essence). Avons-nous la marge de manoeuvre politique pour entreprendre une telle réforme, qui profiterait fort probablement aux mouvements souverainiste et autonomiste? Ou bien sommes-nous enfermés dans un système parlementaire de type britannique qui, sans la moindre flexibilité, nous condamne au bipartisme de fait et à la marginalisation des autres partis?

4. Le déséquilibre des forces

Le PQ est un parti très dur envers ses chefs parce que c'est un parti qui mène un combat incroyablement difficile. On n'a qu'à regarder les finances du dernier référendum. Du côté du OUI, quelque chose comme 5 millions de $ comptabilisés officiellement. Du côté du NON, plus de 30 millions de $ déclarés et probablement plus de 100 millions de $ si l'on ne compte que le budget de publicité et de communication. Je dirais que l'effort fédéral, en 1995, doit frôler le demi milliard de $ si l'on compte par exemple les efforts d'Immigration Canada, qui a triplé son équipe au Québec et qui faisait travailler des fonctionnaires 24h par jour.

Tout cela pour dire que le PQ se butte à un géant fédéraliste qui a pris beaucoup de force depuis 1980. Et depuis 1995, la tendance est encore à la hausse; il ne serait pas étonnant que lors d'un prochain référendum, le fédéral ne mobilise le pays comme il ne l'a jamais fait, ouvertement, et sans se justifier. Le fédéral aura toujours le prétexte de la légitimité (vraie) pour asseoir ses actions, et le renouveau patriotique canadien pour exécuter ses actions. Sans compter le soutien des grandes entreprises canadiennes, qui a été inestimable pour le NON en 1995 (les dépenses "volontaires", "privées" et "spontanées" de la part des grandes entreprises n'ont pas été comptabilisées dans les dépenses du NON).

Face à cette machine à générer du patriotisme à l'aide d'argent sonnant, que trouve-t-on? Un peuple québécois bombardé de propagande fédéraliste et un PQ sous-financé. Il ne faut pas se faire d'illusions, le PQ a toujours eu au moins 10x moins de moyens que les fédéralistes. Ce que je dis, c'est que le PROJET du PQ met une pression tellement grande sur le chef, que celui-ci ne peut pas se permettre la moindre erreur tactique, et encore moins stratégique. Ne nous le cachons pas, André Boisclair n'a PAS eu une campagne parfaite. Il n'a eu qu'une campagne sans histoires.

Notons que ni Marois, ni Legault, ni Bernard n'auraient fait mieux. Il est sérieusement temps que les souverainistes réfléchissent aux tactiques et aux grandes stratégies... parce que le bateau est échoué, actuellement. En lisant le programme du PQ -- hérité de l'époque Landry -- j'ai été horrifié de constater, au début de la campagne, qu'il n'avait pas été actualisé d'un iota. Tout cela, alors que les sondages montraient clairement ce qui se dessinait, sans compter le "vent" qu'on pouvait sentir très distinctement sur le terrain. Il suffisait de s'adresser aux électeurs et d'écouter leur réponse. Et pas juste les électeurs gagnés d'avance... les autres aussi, ceux qui parlent dans des canaux non officiels. Sans compter les chroniqueurs économiques à discours néo-libéral dans les journaux comme Les Affaires, Affaires Plus, le Journal de Montréal, qui montraient des affinités adéquistes évidentes. Ces gens rejoignent un très large auditoire.

5. Appel à l'action

Face à l'ampleur des efforts fédéralistes et au succès inespéré des adéquistes, nous ne pouvions pas nous permettre d'être aussi faibles. Cela ne doit pas continuer. Nous avons été les artisans de notre échec et nous devons corriger la situation, le plus rapidement possible. Il suffit de lire les journaux pour constater le fossé qui se creuse. N'oublions pas une chose. Bien des gens avaient peur de voter ADQ parce qu'ils y percevaient un parti marginal. Maintenant, la digue a cédé et le torrent s'engouffre par la brèche. Des dizaines de personnes se déclarent adéquistes sur la voie publique, à la télé, dans les blogues -- les adéquistes sortent du placard, en quelque sorte. L'ADQ n'est plus une maladie honteuse, c'est même devenu "fashionable", socialement correct, contemporain quoi. Les gens écoutent leur instinct grégaire, qui les fait courir dans le sens du mouvement de masse, et aiment suivre la "tendance". Les gens ne veulent pas avoir l'air de "manquer la vague", ce n'est pas cool.

Prétendre que le PQ mange ses chefs, c'est oublier à quel point Lévesque avait perdu l'initiative après 1982, c'est oublier les grèves du secteur public et la crise économique. C'est oublier que Bouchard a dû diriger le Québec à une époque extrêmement difficile, où le fédéral inondait la province de commandites et de propagande impossibles à bloquer, à un moment où le système médical tombait en ruines et où les conventions collectives arrivaient à échéance. C'est oublier que Pierre-Marc Johnson, un personnage aux talents politiques limités, avait reçu le mandat impossible de calmer les souverainistes horrifiés par le "beau risque" ET de négocier "de bonne foi" avec le fédéral.

Ce qui "mange" les chefs du PQ, c'est moins le parti que les vents contraires. Si un personnage aussi fort et talentueux que Jacques Parizeau n'arrive pas à parer les attaques fédéralistes, reçoit une raclée (politique) et est forcé de se retirer... c'est dire l'ampleur de la tâche qui attend tout chef du PQ.

Je dirai donc: ça va faire le niaisage! Le PQ ne mange pas ses chefs, il les remplace quand ils ont fait leur temps, quand ils sont usés à la corde. Quant à Boisclair, il a probablement subi une usure prématurée. Actuellement, le PQ n'est pas juste en perte de popularité aux urnes, il est aussi en perte de visibilité, point. Et c'est inexcusable. Il y a TOUJOURS moyen d'être visible. Il suffit d'avoir quelque chose à dire.

Qu'avons-nous donc à dire aux Québécois, nos concitoyens, nos frères et soeurs, nos partenaire dans la marche vers la souveraineté?

2 commentaires:

Julien Fournier Dorion a dit…

Ce billet est intelligent et déborde de vérités trop souvent déformées.

Il est vrai que le PQ ne change pas plus souvent de chef que les autres partis politiques. Il faut également admettre que le projet de société n'est pas qu'un simple engagement électoral qui pourra être rectifié par un autre gouvernement ; il faut avoir le courage de se tenir debout et de défendre notre voie grâce à nos voix réunies. La réforme électorale devrait aussi surgir de l'abime pour rendre compte de l'émergence des nouvelles idéologies qui raniment une introspection sur nos propres positions. Enfin, il serait incohérent de ne pas aborder le problème du déséquilibre des forces - et des moyens - qui existe entre les souverainistes et les fédéralistes.

Ces constats, approuvés et développés par d'autres internautes, soulignent à quel point nous avons, de notre côté, à titre de membres péquistes ou de citoyens indépendantistes, entamé une méditation qui donnera naissance à des solutions inspirantes.

AntiPollution a dit…

Bonjour,
Pour réussir toutes les conditions gagnantes il va falloir réunir sous un même parapluie une coalition arc-en-ciel où gens de droite comme les Facal,Turp, Legault, Landry, Lucien Bouchard et autres se coaliseront avec les gens de gauche et du centre pour faire l'Indépendance du Québec.

Je n'attend rien d'un parti politique en retour de mon financement. Mais depuis Pierre-Marc Johnson, j'ai réduis au minimum mon financement à ce parti pour la simple et bonne raison que les députés travaillaient pour sauver leur job au détriment de l'indépendance du Québec, qui est au coeur même du projet. Mais à l'arrivée de Jacques Parizeau j'ai augmenté fortement ma contribution.
Actuellement, je ne paie que la carte de membre 5$.