2007-11-09

De l'inconfort identitaire québécois

Avec tous ces déchirements sociaux et idéologiques qui refont surface au Québec, le temps est peut-être venu de faire la part des choses sur notre projet identitaire. Car il s'agit bien d'un projet, imparfait et inachevé, dont la réussite mènera inéluctablement à un désir de plus grande émancipation politique. Or, voilà des décennies que des politiciens viennent brouillier les cartes et nous offrir des définitions souvent paternalistes ou réductrices de notre propre identité. Sans compter ce “nous” que nous n’arrivons pas à définir nous-même, et qu’on tente de circonscrire à notre place. Il n'est pas possible de s'émanciper, d'avoir des désirs même, si l'on ne réussit pas à définir un "nous" et à vivre ce "nous" avec passion et dignité.

Regardons un peu ces identités avec lesquelles nous jonglons depuis la Révolution tranquille, avec en toile de fond, toujours, l'idée selon laquelle nous ne serions qu'une minorité linguistique au sein d'une culture "canadian coast to coast", lys pourrissant sous la rose officielle de Sa Majesté la Reine d'Angleterre.

LE QUÉBEC-TERRITOIRE

Ainsi, il y a le Québec-territoire, qui correspond aussi au Québec-administration. Il s’agit d’un état sans autonomie et sans frontière réelle, une division purement administrative n'existant que parce que le territoire est divisible, finalement. Comme les régions touristiques, les cantons et les municipalités, cette division territoriale permet la gestion des infrastructure et leur entretien; ce qui a permis à plusieurs générations de Québécois d'être concierges chez eux. Comme tout territoire, le Québec comporte sa part d'arbitraire, comme en témoigne la ligne de division qui serpente à travers les monts Torngat dans la péninsule du Labrador. Cette division du territoire est-elle supposée représenter une réalité sociale, culturelle? Cette définition du Québec (la «territorialité») peut s’étendre aux citoyens qui habitent (un peu par hasard) le territoire ci-haut défini. Les Québécois, selon cette définition, posséderaient une identité circonstantielle et fortuite; ils sont Québécois simplement parce qu'ils habitent le Québec. Pour perdre instantanément cette identité, il leur suffirait de déménager en Ontario ou au Nouveau-Brunswick! Réduire l’identité de groupe à la simple adresse civique, à la situation géographique actuelle de l'individu, voilà une approche qui nie l’existence même des provinces canadienne, pour lui substituer un Canada monolithique! C’est l’approche proposée par les Libéraux fédéraux.

LE QUÉBEC-CIVIQUE

Le Québec-civique est quelque peu différent, puisqu’il s’appuie sur un concept de valeurs communes et sur un cadre juridique commun, développé de manière originale... même si on évite soigneusement de nommer le "nous" et d'expliquer la raison de cette originalité. Lamarck serait fier de cette génération spontanée. Il s’agit donc d’une définition nécessitant une petite pirouette sémantique; tous font partie du Québec-civique, mais tous n’y participent pas également. Cette identité existe donc à la jonction du “nous-inclusif” et du “nous-participatif”, dans le sens où elle s’applique à tous par défaut, mais que certains peuvent ressentir davantage cette appartenance, s'y impliquer. Toutefois, le Québec-civique n’a pas de projet identitaire rassembleur; en voulant inclure à tout prix, il s’aligne à la définition administrative (redondante) du Québec-territoire et sacrifie sa mémoire à l’autel du "nous" juridique. Le Québec existerait alors par force de loi, personne morale affranchie de ses citoyens, statique, optionnelle, sans historicité. Ce concept oscille, de manière confuse, entre le "pays imaginaire" et le "pays symbolique". Le Québec-civique tient plus, à mon avis, d’un idéal laïque et technocrate assez difficile à atteindre, et qui pourrait mener à l’abandon de toute velléité identitaire. La question est posée: La définition civique du Québécois est-elle si différente de la définition civique de l’Ontarien ou du Néo-brunswickois?

LE QUÉBEC-NATION (DANS UN CANADA UNI, ETC)

Reste le Québec-nation, concept que tente de désamorcer Stephen Harper lorsqu’il redéfinit (sans nous demander notre avis) le Québécois comme “Quebecoise nation in a united Canada”. À lire entre les lignes, on découvre finalement que cette définition porte en elle-même le germe de sa caducité: puisque la “nation québécoise” ne peut exister hors d’un "Canada uni" (hors du cadre territorial et juridique canadien), alors il s’agit simplement du Québec-territoire ou du Québec-civique, mais exprimé autrement.

Ce Québec-nation, nous devons nous le réapproprier et le définir nous-même. À chaque fois que nous laissons aux autres le soin de nous définir, nous leur donnons l’occasion de nous minoriser davantage, de nous transformer en quantité négligeable; nous nous soumettons à une approche paternaliste, pas très différente de la soumission aux bienfaits du colonialisme britannique et à son complexe de supériorité “civilisatrice”.

VERS UN IDÉAL RÉPUBLICAIN

L’exercice de la commission Bouchard-Taylor n’est peut-être pas aussi innocent qu’il ne paraît. Il s’agit réellement du combat entre toutes ces identités, avec en arrière-plan un combat entre le nationalisme de repli identitaire et le nationalisme d’ouverture sur le monde. Ces deux nationalismes se situent à l’intérieur même du Québec-nation et correspondent à des courants historiques différents: les relents fascistes et réactionnaires du trio terroir-religion-famille, tels qu’appliqués à l’époque Duplessis et maniés fort maladroitement par l’ADQ; et les idéaux révolutionnaires et républicains, toujours en veilleuse depuis Papineau.

Il faut éviter à tout prix les écueils que sont le nationalisme teinté de socialisme, qui dérive trop souvent vers un repli identitaire, voire même racial, issu de notre désir de survie nationale; et le nationalisme mal assumé, politically-correct et frileux, issu de notre situation minoritaire et dominée.

À mon humble avis, il faudrait que le Québec se pose, une fois pour toutes, en société libre et aspirant à un idéal républicain. Non seulement cela pourrait horrifier sans bon sens le Canada britannique et parlementaire jusqu’à la moelle, mais en plus, cela nous donnerait un projet de société solide, plus puissant que cette mièvrerie de nationalité civique.