2007-08-18

Nourrir les Québécois à l'ère de la mondialisation

LES ORIGINES DE LA MONDIALISATION

La mondialisation du commerce et des déplacements humains n'est pas un concept nouveau. Qui aurait cru que l'établissement de la Route de la soie, entre l'occident romain et la Chine de l'empire Han, serait le premier fil (de soie) entre deux cultures séparées par des milliers de kilomètres? Du commerce caravanier jusqu'à la route des épices de la Renaissance, tous les coins du monde ont été rapidement reliés par ces fils invisibles qui permettaient aux aliments et aux richesses de parcourir, à grands frais, des distances inimaginables à l'époque. On dit que le clou de girofle coûtait son poids en or au début du 17e siècle. Le poivre noir était un produit de luxe. Même le sel, transporté à dos de chameau à travers le Sahara, a longtemps été une denrée essentielle mais très coûteuse.

C'est toutefois avec l'établissement des premiers véritables empires maritimes que les routes commerciales mondiales, stimulées par la compétition entre Anglais, Portugais et Hollandais en Asie, se sont consolidées. On raconte d'ailleurs que les polices d'assurances sont nées lorsque des spéculateurs anglais se sont mis à miser sur les bateaux de commerce (lorsque le bateau était perdu en mer, ils perdaient leur mise au profit de l'armateur).

L'empire britannique fonctionnait un peu comme notre "bloc occidental" moderne: il importait des matières premières (minéraux, textiles bruts, aliments, épices) de ses colonies, les transformait, puis exportait des produits finis. Nous faisons toujours la même chose avec la bauxite de Guinée (transformée en lingots d'aluminium au Saguenay ou à Kitimat, soit à plus de 10000 km du lieu d'extraction). L'ironie veut que nous vendions ensuite des avions ou des voitures à chassis d'aluminium aux Africains.

DÉRIVES ET RÉSISTANCES

Au début du 20e siècle, Gandhi devint en quelque sorte le premier militant altermondialiste. Il trouvait absurde que les Indiens soient forcés d'acheter des textiles britanniques à vil prix alors qu'eux-mêmes produisaient, à des salaires minables, le coton ou le lin utilisés pour les fabriquer! La solution prônée par le grand pacifiste: acheter des vêtements fabriqués à partir des textiles locaux non transformés; des étoffes plus grossières mais plus localement rentables, aussi. Lorsque vous achetez une chemise de rough cotton en Inde aujourd'hui, vous suivez les pas de Gandhi. Les Guinéens feront-ils pareil un jour?

Les dérives de la mondialisation se sont donc installées insidieusement à partir de l'apogée de l'empire britannique, vers la fin du 19e siècle. C'est d'ailleurs à cette époque que les notions à la base de l'état moderne ont vu le jour, incluant l'invention du visa et du passeport. Alors que les matières premières et les bien manufacturés se sont mis à voyager, on commençait à établir des balises, des limites aux déplacements humains entre colonies et métropoles. Pour que le système soit préservé, il faut contrôler ce qui s'échange et... ce qui croupit!

LE FACTEUR ÉNERGÉTIQUE

Mais ce qui a perverti le commerce international, c'est avant tout les coûts ridiculement bas de l'énergie depuis la fin de la 2e guerre mondiale. Le charbon, puis le pétrole a brisé le principe de localité dans la production-transformation des biens. On peut considérer que des systèmes économiques incompatibles, qui fonctionnaient autrefois en vase clos, sont désormais interconnectés à des niveaux multiples. On peut transporter un aliment périssable, produit dans un système économique local aligné sur des salaires à moins de 1$ par jour, sur des milliers de kilomètres dans un conteneur à atmosphère contrôlé, pour un prix ridicule par tonne. Tout cela, grâce aux combustibles fossiles. C'est ce qui fait que la banane et le clou de girofle ne sont plus des produits de luxe... mais il y a d'autres conséquences!

Lorsque les coûts de transport sont aussi bas, il est donc possible de vendre une denrée produite de l'autre côté de la planète (où l'échelle salariale et économique est différente de la nôtre) à une fraction du prix. C'est ainsi que les meubles thaïlandais ou philippins remplacent les nôtres sur les marchés locaux. Même chose avec les pommes chiliennes ou les melons mexicains... alors que nous avons pourtant un climat propice à la culture de ces fruits! Et pourtant, ces fruits importés sont souvent des variétés géantes insipides (des "poches d'eau" comme je les surnomme), cultivées dans des conditions parfois inacceptables, et sont cueillis longtemps avant maturité pour qu'ils puissent supporter le transport. Résultat, ils sont bien moins nourrissants que les fruits cueillis à terme et mis en vente immédiatement. Vous aimez ça, les fruits qui goûtent l'eau ou l'amidon? Sans compter la pollution générée par le transport longue distance, les étapes de manutention, le suremballage, etc.

DES PISTES DE SOLUTIONS

Nous vivons comme des princes, parce que notre prospérité réelle est démultipliée par la pauvreté relative du reste de la planète. Alors non, il ne sera pas possible de combattre ces dérives de la mondialisation tant que deux réalités économiques seront en place, soit: (1) la différence d'échelle entre les économies locales et distantes, et (2) les coûts ridiculement bas des transports transnationaux.

Des solutions? Encourager la croissance de la classe moyenne dans les pays d'Afrique, d'Asie et d'Amérique du sud. Forcer les grands armateurs à utiliser des navires propres, sécuritaires et à employer des marins bien payés et bien traités (cela leur coûtera cher). Instaurer une surtaxe à la distance parcourue par les biens périssables (afin d'investir cet argent dans des programmes environnementaux et dans l'agriculture locale).

PAYS RICHES, TERRES EN FRICHE

Un aspect troublant de la mondialisation de l'alimentation (production agricole confiée à des tiers pays, étapes de transformation réparties sur des territoires immenses, etc) est que de nombreux pays industrialisés sont devenus dépendants, de manière absolue, des échanges commerciaux. Les pays les plus riches ont tendance à abandonner la production agricole primaire au profit d'activités économiques plus lucratives. Ils se placent en quelque sorte volontairement en situation de déficit agricole. De plus, les terres auparavant dédiées à la production de denrées comestibles sont souvent converties en banlieues urbanisées, en productions non alimentaires (produits textiles comme le coton, huiles, fourrages et biocarburants), quand elles ne sont tout simplement pas abandonnées et laissées en friche. Au Brésil, on assiste à une conversion de l'agriculture vers le soja (pour l'huile), le canola, etc. En Ouzbékistan, l'état gère une monoculture intensive du coton alors que la population est assoiffée, que la famine est endémique et que le sol est extrêmement contaminé par les pesticides.

Il y a aussi des exemples historiques. Nous ne devrions pas oublier que l'Espagne a connu des troubles importants au crépuscule de son empire, à la fin du 19e siècle. Le pays avait été laissé en friche, puisque les richesses puisées à même les colonies permettaient aux Espagnols de s'approvisionner en denrées alimentaires partout en Europe et en Afrique du nord -- le tout, payé avec l'or des colonies. Les grands ouvrages d'irrigation, bâtis par les Romains et entretenus par les Maures, tombaient en ruine. Le pays était plus sec que jamais et malgré les efforts modernes, n'a jamais retrouvé sa capacité agricole d'antan. La production alimentaire et la gestion de l'eau demeurent des sources d'inquiétude importantes dans les pays dont le sol a été négligé.

LE QUÉBEC VULNÉRABLE?

Avec la mondialisation de l'agriculture, produisons-nous au Québec assez de nourriture pour nourrir tous les Québécois? S'il y avait une crise des transports internationaux, un conflit mondial ou un effondrement économique demain matin, combien d'enfants mourraient de faim à Montréal ou à Québec? Actuellement, nous convertissons nos meilleures terres agricoles en banlieues, alors que les fermes québécoises sont étranglées par les système de planification agricole canadien, nord-américain et mondial (FCC, ALENA, GATT, etc). Nous n'avons plus le droit d'aider financièrement nos producteurs agricoles ou même de les privilégier, alors que les marchés s'ouvrent aux produits cheap qui, paradoxalement, proviennent de pays où sévit la famine. Leur famine pourrait devenir la nôtre, un de ces jours.

Lorsque nous ne produirons presque plus de nourriture, nous deviendrons très vulnérables à tout sursaut économique ou commercial qui pourrait affecter (même marginalement) le volume de nos importations. Il serait souhaitable et même essentiel, par conséquent, d'instaurer une politique d'autosuffisance alimentaire pour le Québec. Ce serait un geste de souveraineté important et une initiative responsable.


Addendum: Selon cette étude (qui analyse certains secteurs de production), plusieurs pays d'Europe ne sont plus du tout autosuffisants en terme de production alimentaire. Le cas de la Grande-Bretagne est particulier. Bien que son taux d'autosuffisance soit de 83%, il s'agit d'une île et en cas de situation de crise (comme par exemple un blocus ou une quarantaine pour cause d'épidémie), il n'est pas certain que le pays s'en tirerait sans une famine majeure. Cette analyse est encore plus pessimiste pour la Grande-Bretagne et évalue son autosuffisance réelle à 60% seulement (autrement dit, la GB importe actuellement 40% de sa nourriture). Certaines communautés d'Europe du nord n'attendent pas qu'une situation de disette se présente et prennent des initiatives, comme par exemple ce quartier de Copenhague qui a établi un plan expérimental d'autosuffisance alimentaire.

Addendum (2): Dans une lettre envoyée au PQ ce printemps, j'avais proposé d'inclure une politique d'autosuffisance alimentaire (présentée en tant que geste de souveraineté) dans le programme du parti. Il semble que ma proposition ait été ignorée à ce moment-là, mais le sujet est désormais d'actualité et il ne sera plus possible de faire la sourde oreille. Encore une fois, le PQ se retrouve à la traîne de l'actualité.