2008-05-25

L'affaire VLB, les canadiens-français et les roitelets

Tout le monde a entendu parler du dernier brûlot publié par VLB, alors je passerai directement aux opinions. Et notre ineffable ambassadrice du bon goût multiculturel civilisé, qui fait des canadiens français bien plus que des « paysans avec des cartes de crédit » (selon Gilles-Martin Chauffier), se passe de présentations. Bref...

Les insultes et les attaques personnelles de Victor-Lévy Beaulieu (notre « most prolific author » selon Noah Richler - sic) envers Michaëlle Jean (notre « chef d'état » selon Nicolas Sarkozy - sic) nous éloignent, hélas, du vrai débat : les structures du pouvoir que nous avons hérité de notre passé de colonie. D’ailleurs, si la Gouverneure-Générale prend de plus en plus de place, c’est au détriment de nos élus. Demeurons lucides.

Au lieu de ressortir des insultes et des jeux de mot douteux issus d’une autre époque, monsieur Beaulieu aurait mieux fait de mentionner la « petite loterie coloniale », un terme qui s’applique historiquement aux roitelets francophones, ceux qui se sont fait offrir une petite tranche de pouvoir au banquet anglo-saxon. Lire à ce sujet l'excellent bouquin de Stéphane Kelly, La petite loterie, Boréal, 1997.

Gilles Lesage écrivait dans Le Devoir (5 octobre 1997), à propos du livre de Kelly:

Bref, conclut l'essayiste, si la solution Durham triomphe après 1837, c'est bien moins à cause du clergé, lequel s'oppose farouchement à l'Acte d'Union, au début des années 1840, que du parvenu, qui succombe à l'attrait de la petite loterie coloniale. Les rouges crient à la corruption. Mais c'est un baroud d'honneur.

Depuis 130 ans, conclut le sociologue, le parvenu canadien-français s'inscrit en droite ligne dans la tradition de [George-Étienne] Cartier. En période de crise nationale, il apparaît comme un traître. Sa mise en accusation, périodique, augmente pendant tout le XXe siècle. La plus célèbre s'est produite vers la fin de l'ère duplessiste. L'éditorial d'André Laurendeau, «La théorie du roi nègre» (dans Le Devoir du 4 juillet 1958), marque bel et bien la genèse de la Révolution tranquille, la naissance d'un nouveau mythe, celui du french power», et le «triomphe du thérapeutique»...

Il est clair que la tentative de VLB s'inscrit dans une démarche d'homme érudit, très au courant de l'histoire contemporaine du Québec et puisant dans des études sociologiques sérieuses. MAIS il convient aussi de souligner que c'est à la fois dans la forme du discours, dans les arguments évoqués et dans le choix des mots que VLB nous démontre à quel point il est solidement ancré dans le passé.

Le texte de Laurendeau a exactement 50 ans et a pris de nombreuses rides. Le Québec n'avait pas encore, à cette époque, vécu sa Révolution Tranquille et associait tout pouvoir politique à une domination coloniale (bref, à une collaboration avec cet étranger honni que représentaient l'anglo-saxon et sa cour). Les choses ont bien changé depuis cette époque, les francophones se sont affranchis d'une partie de leurs préjugés (face aux étrangers ET au pouvoir), le Québec est devenu une société plus complexe, moins tranchée au couteau. Il est clair, toutefois, que les Québécois ont encore une relation trouble avec les étrangers... et le pouvoir!

Je vous recommande d'ailleurs la lecture du livre de feu Jacques Bouchard, « Les nouvelles cordes sensibles des Québécois ». Pour considérer le chemin parcouru, lire en parallèle la première édition du même livre, « Les 36 cordes sensibles des Québécois », publié 35 ans plus tôt par le même auteur. Que de chemin parcouru, que de transformations dans notre société (les deux plus évidentes étant cette prise de conscience de la « différences » qui a mené à une certaine rectitude politique, et l'autre étant notre ouverture sur le monde). Il serait peut-être intéressant de demander à l'ami Beaulieu s'il a lu la nouvelle édition et, en cas de réponse négative, de la lui offrir en cadeau. Histoire d'accorder sa guitare.

Pour terminer, monsieur Beaulieu ne parle qu’en son nom propre. Ceux qui n’ont pas la mémoire courte se souviendront que VLB a copieusement insulté le mouvement souverainiste et le PQ au cours des derniers mois et a pris ses distance. Dans son fief de Trois-Pistoles, ce semi-ermite est quelque peu déconnecté de la réalité sociale et politique québécoise du 21e siècle. Mais son oeuvre littéraire demeure un monument culturel et une richesse pour nous.

Au-delà de l'obligation de lèse-majesté que devrait nous inspirer nos convictions politiques souverainistes, il importe de rester dans les limites du bon goût.


4 commentaires:

Sir Sébastien a dit…

Bon texte, Hugo. J'aimerais ajouter un petit quelque chose à ton billet. Je crois que le phénomène VLB est plus répandu que tu ne le crois. Va juste lire les billets de quelques blogueurs souverains "convaincus" (facile à trouver) et tu verra que ce n'est pas une questions de génération ou de situation géographique. Le problème devient presque inné chez certaines personnes. Je vois dans ton texte la principale raison des différentes mésententes internes au sein du mouvement souverainiste. Ne vous demandez pas pourquoi nous avons l'impression de ne pas progresser, lorsqu'il y a autant de gens qui ont une opinion trop fermée et peu flexibles...

Hugo a dit…
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Hugo a dit…

Puisque j'habite moi-même dans le Bas-Saint-Laurent (à moins de 50 km de chez monsieur VLB, en fait), je ne juge pas du tout la situation géographique. Par contre, les gens de Trois-Pistoles vous le diront, monsieur Beaulieu se mêle peu à la population locale et vit donc un peu en ermite. Aussi, des gens du même âge que VLB sont capables de tenir un discours beaucoup plus modernisé, donc c'est vraiment lui qui n'a pas été en mesure de saisir à quel point le Québec a changé en un demi siècle!

Mais vous avez raison, j'ai déjà rencontré (récemment même) des jeunes de 16 à 20 ans qui tenaient un discours aussi fermé et intolérant que celui d'un blanc-bec duplessiste de 1949 dopé à l'eau bénite. Si vous voyez ce que je veux dire.

Vous remarquerez en outre que j'ai retiré la liste officielle des Blogueurs Souverains de ma page de blogue. En effet, la liste d'est pas du tout à jour et plus de la moitié des blogues sont disparus ou laissés en friche. Je n'ai gardé que les blogues actifs (dont le vôtre).

Sir Sébastien a dit…

C'est gentil à vous de me conserver dans votre liste. Aussi, je suggère que vous laissiez tomber le "vous". J'en serais fort aise... J'en ferai de même.

Ton petit ménage de blogue m'incite à le faire de mon côté aussi. Le regroupement n'est plus ce qu'il était (à-t-il déjà été quelque chose?). Je me cherche moi-même dans toute cette course à la visibilité (chose dont je tient peu d'importance) et la bonne appartenance aux blogues collectifs. Mais c'est un autre sujet...