2008-05-26

Les trois francophonies... et nous

LES ORIGINES D'UNE LANGUE

Le français, avant d'être une langue internationale, fut avant tout un amalgame de dialectes dérivés du latin et ayant subi diverses influences régionales, que ce soit de la part des Gaulois (dont on n'a pas conservé beaucoup de mots, tout comme Syagrius n'a pas conservé sa tête longtemps), des Alémans, des Basques (qui nous ont donné le mot "gauche") ou des Normands.

Il va sans dire que c'est la consolidation du territoire contrôlé par le roi des Francs, à partir des Carolingiens, qui a contribué au brassage des dialectes et à l'émergence d'une langue véritablement nationale. On considère que le document fondateur de la langue française fut le Serment de Strasbourg, signé par Charles le Chauve et Louis le Germanique, en l'an 842. Le document marque une rupture politique d'avec le latin, langue de l'administration du grand royaume de Charlemagne, auquel se substitue les dialectes parlés dans chacun des royaumes nés de son éclatement -- la langue "romane" (qui deviendra le français) et le "haut vieux allemand" (qui deviendra l'allemand). Langues cousines, langues ennemies, langues nées d'une partition.

L'incubation du français "hexagonal" a demandé près de 9 siècles, donc, allant du Serment de Strasbourg (842) à la fondation de l'Académie française (1635), dont la mission première est de fixer la langue française, de lui donner des règles, de la normaliser et d'en rédiger le premier dictionnaire officiel. Le point tournant de cette période de maturation est sans contredit l'Ordonnance de Villers-Cotterets (1539), qui fait du français la langue officielle de l'administration du Royaume de France et de ses dépendances. Notons que cette ordonnance coïncide presque exactement avec le début de l'aventure française en Amérique du nord.

LES TROIS PÉRIODE DE L'EXPANSION GÉOGRAPHIQUE DU FRANÇAIS

1. Le berceau européen. Le français en tant que langue populaire (et non pas seulement d'administration) s'est répandu tout d'abord à partir d'un noyau culturel et politique situé dans la partie nord de la France. On peut considérer que cette période, qui couvre l'établissement d'un noyau européen et son premier rayonnement, s'étend de l'an 842 à l'an 1635. À travers les diverses guerres continentales, le français a suivi les mouvements du domaine royal et des royaumes qui y étaient rattachés. De même, des dialectes du français se sont maintenus dans plusieurs territoires conquis puis perdus, dans les pays qui sont aujourd'hui la Belgique, la Suisse, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne. Pour les dialectes issus du français récent, le lien culturel avec Paris n'a jamais été rompu. Pour d'autres, comme le Catalan, l'influence d'une autre langue dominante (l'espagnol) a consommé la rupture et en a fait une langue à part entière. On peut considérer que le noyau européen contient aujourd'hui la France, la Belgique et, dans une moindre mesure, la Suisse. Mais la production culturelle de la France métropolitaine est toujours dominante, ses institutions linguistiques sont sans équivalent et son poids démographique est écrasant (lorsque l'on compare aux autres communautés francophones d'Europe).

2. Les noyaux américains. La seconde période, qui couvre la période allant de la fondation de Port-Royal en Acadie (1604) à la perte définitive de la Nouvelle-France (1763) et la rupture d'avec la mère-patrie, marque l'établissement d'un second noyau de locuteurs en Amérique du nord. Langue non pas imposée, mais exportée et implantée (comme le bétail, l'architecture, le régime seigneurial et les habitants) en tant qu'outil de colonisation, elle n'a pas connu de rupture en continuité ni d'abandon définitif par ses locuteurs. Le territoire a été, pendant un temps, continu, mais il était en fait composé d'une mosaïque d'établissements humains, installés dans des régions (oecumènes) propices. L'illusion de la Nouvelle-France en tant qu'ensemble cohérent et uniforme se résume à des prétentions territoriales aux dimensions d'un continent. Dans les faits, le territoire est colonisé à des époques différentes, selon des modes différents, par des populations hétérogènes. Celles-ci gravitent autour de centres d'administration différents et établissent des liens humains ou stratégiques à des niveaux variables avec les peuples autochtones (eux aussi hétérogènes). Acadie, vallée du Saint-Laurent et des Grands-Lacs, péninsule gaspésienne, vallée du Richelieu, bassins de l'Ohio et du Mississipi, plaines de l'ouest, etc.

La rupture d'avec la puissance coloniale a donné l'occasion au noyau de la plaine du Saint-Laurent, articulé surtout autour de l'axe Montréal-Québec, de développer ses propres institutions. La Louisiane, l'Acadie et les autres établissements français en Amérique du nord n'ont pas réussi, contrairement à l'établissement de la vallée du Saint-Laurent, à établir cette continuité. On peut citer le déportement des Acadiens, la fondation du Manitoba et les lois linguistiques anti-francophones comme raisons pour le manque de vitalité des communautés hors-Québec. Pour la Louisiane, les tractations politiques entre les États-Unis, l'Espagne et la France, ainsi que les brassages de populations, ont dilué l'identité francophone et l'ont mené à une quasi extinction.

Notons que je ne traiterai pas, dans cet article, des petites dépendances françaises situées un peu partout dans le monde (des Antilles au Pacifique en passant par l'Amérique du sud). Certains de ces territoires ou départements représentent des établissements francophones d'outre-mer d'une longévité comparable à la nôtre (plus de 400 ans dans certains cas), et qu'ils aient développé des cultures fortes et, à bien des égards, remarquables. Ils sont toutefois contrôlés directement par la France, qui leur fournit (ou impose) le matériel culturel et les institutions.

3. Le rayonnement de l'empire colonial. La troisième et dernière période de l'expansion de la langue française marque le passage à un système de colonisation non pas humain mais culturel. Il couvre les années 1830 (conquête d'Alger) à 1958-1960 (mouvement de décolonisation en Afrique). Il importe de voir comment le français a été imposé à des dizaines de peuples, qui parlaient tous une langue maternelle différente. Certains de ces peuples parlaient la même langue, en continuité, depuis plus d'un millénaire. Que le français ait été imposé aux Algériens, aux Vietnamiens ou aux Malgaches n'est qu'un corollaire de l'établissement de l'empire colonial, dont les objectifs étaient tant économiques que politiques. Lorsque chacun de ces peuples a retrouvé son indépendance, dans de nouveaux pays aux frontières souvent arbitraires, il a aussi retrouvé le droit (certains parleront du devoir de mémoire) de parler et d'enseigner une langue qui avait été vue comme « sauvage » et qui devient soudain langue de littérature, langue universitaire, langue de l'administration -- LEUR langue maternelle, retrouvée. L'arabe, le vietnamien, le peul, etc.

Dans ces conditions, le français est relégué au 20e siècle au rang de langue « diplomatique », comme en témoignent les chartes de la SDN et de l'ONU, qui reconnaissent implicitement l'importance coloniale (mais aussi « institutionnelle » et « philosophique ») du français, ciment diplomatique en pleine décrépitude aujourd'hui. Que ces peuples aient relégué le français au rang de seconde langue, voire même de troisième langue ou de « langue de musée » ne devrait pas étonner. La « tierce francophonie » du second empire colonial est celle qui, à l'origine, ne voulait pas du français! On comprend mieux pourquoi aujourd'hui, la Francophonie contient peu de centres culturels francophones vigoureux. La Francophonie contient le noyau européen, le noyau nord-américain, les dépendances françaises d'outre-mer et les ex-colonies « francophones de seconde main ». Et nous.

NOUS (AUSSI) SOMMES UN PHARE

Les plus virulents critiques des ambitions politiques des Québécois ressortent souvent, comme exemple de notre supposée petitesse, l'argument du complexe de colonisés. La relation compliquée d'amour-haine avec la France est souvent présentée comme une preuve de l'existence de ce complexe. Les tractations entourant le vocabulaire québécois et son rayonnement international, l'OLF, l'acceptation de mots québécois dans les grands dictionnaires, les puristes québécois (qui rejettent les anglicismes avec une virulence inégalée), sont pourtant des indices que notre relation avec la langue française ne comporte pas les réflexes du colonisé! Bien au contraire.

Le colonisé ne s'approprie pas la langue de la puissance colonisatrice, il la rejette plutôt. Ce réflexe existe envers l'anglais.

La relation contemporaine entre le Québec et la France (depuis de Gaulle) est plutôt basée sur une incompréhension mutuelle, qui est à la source de beaucoup de conflits d'ordre idéologique. Le Québec tente de nouer un dialogue d'égal à égal, malgré la quasi impossibilité de la chose (étant donnée l'asymétrie existant entre les deux entités: taille, rayonnement culturel, histoire, population, souveraineté de l'état, puissance économique, institutions, etc). Presque tout nous sépare, mais le lien des origines est plus fort que le reste.

C'est que le Québec ne se considère pas comme une ex-colonie de la France. En fait, NOUS ne sommes pas des ex-colonisés comme le sont les Algériens, les Maliens, les Vietnamiens. La langue française ne nous a jamais été imposée. NOUS sommes, en quelque sorte, une « tribu perdue » de Français nord-américains, arrières-petits-fils de la France, affranchis depuis longtemps du lien maternel mais toujours conscients de cette identité latente, de cette chaleur humaine qui résiste à la froidure de notre climat et aux pressions culturelles de nos voisins.

Cette situation est absolument unique dans toute la Francophonie. Regardons les autres peuples ou états francophones. La France est le berceau, la source et le phare de la francophonie. La Belgique et la Suisse font partie de l'ensemble francophone de proximité, en contact continu et ininterrompu depuis les origines. Les autres états francophones, dans le monde, ont reçu la langue française comme langue de remplacement de leur langue nationale, comme langue de domination souvent. Le français a longtemps été, dans ces pays, une langue haïe. Beaucoup l'ont rejeté pour revenir à leur langue d'origine (que ce soit l'arabe, le peul, le vietnamien, ...)

Mais pas nous. Au Québec, la langue est arrivée AVEC NOUS, dans nos bagages, et nous l'avons toujours portée dans notre coeur, sans avoir de raison valable de la rejeter ou d'en choisir une autre. Pourquoi en choisir une autre? Contrairement aux ex-colonisés, aux Algériens ou aux Vietnamiens par exemple, nous n'avons pas d'autre langue ancestrale à substituer au français. Le français, c'est une partie de NOUS, une partie qui remonte à des origines aussi lointaines que celles de la langue elle-même.

Et c'est ce qui fait notre place particulière dans la Francophonie. Nous aussi sommes un phare.


2008-05-25

L'affaire VLB, les canadiens-français et les roitelets

Tout le monde a entendu parler du dernier brûlot publié par VLB, alors je passerai directement aux opinions. Et notre ineffable ambassadrice du bon goût multiculturel civilisé, qui fait des canadiens français bien plus que des « paysans avec des cartes de crédit » (selon Gilles-Martin Chauffier), se passe de présentations. Bref...

Les insultes et les attaques personnelles de Victor-Lévy Beaulieu (notre « most prolific author » selon Noah Richler - sic) envers Michaëlle Jean (notre « chef d'état » selon Nicolas Sarkozy - sic) nous éloignent, hélas, du vrai débat : les structures du pouvoir que nous avons hérité de notre passé de colonie. D’ailleurs, si la Gouverneure-Générale prend de plus en plus de place, c’est au détriment de nos élus. Demeurons lucides.

Au lieu de ressortir des insultes et des jeux de mot douteux issus d’une autre époque, monsieur Beaulieu aurait mieux fait de mentionner la « petite loterie coloniale », un terme qui s’applique historiquement aux roitelets francophones, ceux qui se sont fait offrir une petite tranche de pouvoir au banquet anglo-saxon. Lire à ce sujet l'excellent bouquin de Stéphane Kelly, La petite loterie, Boréal, 1997.

Gilles Lesage écrivait dans Le Devoir (5 octobre 1997), à propos du livre de Kelly:

Bref, conclut l'essayiste, si la solution Durham triomphe après 1837, c'est bien moins à cause du clergé, lequel s'oppose farouchement à l'Acte d'Union, au début des années 1840, que du parvenu, qui succombe à l'attrait de la petite loterie coloniale. Les rouges crient à la corruption. Mais c'est un baroud d'honneur.

Depuis 130 ans, conclut le sociologue, le parvenu canadien-français s'inscrit en droite ligne dans la tradition de [George-Étienne] Cartier. En période de crise nationale, il apparaît comme un traître. Sa mise en accusation, périodique, augmente pendant tout le XXe siècle. La plus célèbre s'est produite vers la fin de l'ère duplessiste. L'éditorial d'André Laurendeau, «La théorie du roi nègre» (dans Le Devoir du 4 juillet 1958), marque bel et bien la genèse de la Révolution tranquille, la naissance d'un nouveau mythe, celui du french power», et le «triomphe du thérapeutique»...

Il est clair que la tentative de VLB s'inscrit dans une démarche d'homme érudit, très au courant de l'histoire contemporaine du Québec et puisant dans des études sociologiques sérieuses. MAIS il convient aussi de souligner que c'est à la fois dans la forme du discours, dans les arguments évoqués et dans le choix des mots que VLB nous démontre à quel point il est solidement ancré dans le passé.

Le texte de Laurendeau a exactement 50 ans et a pris de nombreuses rides. Le Québec n'avait pas encore, à cette époque, vécu sa Révolution Tranquille et associait tout pouvoir politique à une domination coloniale (bref, à une collaboration avec cet étranger honni que représentaient l'anglo-saxon et sa cour). Les choses ont bien changé depuis cette époque, les francophones se sont affranchis d'une partie de leurs préjugés (face aux étrangers ET au pouvoir), le Québec est devenu une société plus complexe, moins tranchée au couteau. Il est clair, toutefois, que les Québécois ont encore une relation trouble avec les étrangers... et le pouvoir!

Je vous recommande d'ailleurs la lecture du livre de feu Jacques Bouchard, « Les nouvelles cordes sensibles des Québécois ». Pour considérer le chemin parcouru, lire en parallèle la première édition du même livre, « Les 36 cordes sensibles des Québécois », publié 35 ans plus tôt par le même auteur. Que de chemin parcouru, que de transformations dans notre société (les deux plus évidentes étant cette prise de conscience de la « différences » qui a mené à une certaine rectitude politique, et l'autre étant notre ouverture sur le monde). Il serait peut-être intéressant de demander à l'ami Beaulieu s'il a lu la nouvelle édition et, en cas de réponse négative, de la lui offrir en cadeau. Histoire d'accorder sa guitare.

Pour terminer, monsieur Beaulieu ne parle qu’en son nom propre. Ceux qui n’ont pas la mémoire courte se souviendront que VLB a copieusement insulté le mouvement souverainiste et le PQ au cours des derniers mois et a pris ses distance. Dans son fief de Trois-Pistoles, ce semi-ermite est quelque peu déconnecté de la réalité sociale et politique québécoise du 21e siècle. Mais son oeuvre littéraire demeure un monument culturel et une richesse pour nous.

Au-delà de l'obligation de lèse-majesté que devrait nous inspirer nos convictions politiques souverainistes, il importe de rester dans les limites du bon goût.


2008-05-22

Harper, Bouchard-Taylor et la nation québécoise

Le rapport de la commission Bouchard-Taylor (2008) me semble être le contraire absolu du rapport de la commission Bélanger-Campeau (1991). Cela montre à quel point le parti Libéral du Québec a fait volte-face et a abandonné toute intention de faire du Québec autre chose qu’une « province ordinaire et interchangeable ».

LE SUR-PLACE IDENTITAIRE

Le Québec se situe aujourd'hui à un point critique de son questionnement identitaire moderne, dont la résolution a mobilisé toute la classe politique depuis 40 ans. En effet, la « nation québécoise » (excluant sa relation avec un territoire historique, ses institutions comme l'Assemblée nationale ou son existence objective) a été timidement reconnue par le gouvernement fédéral, dans un geste dont la portée est surtout symbolique.

Pendant ce temps, aucun avantage spécifique ne semble découler de cette reconnaissance, qui commence à ressembler dans les faits à une neutralisation. Le déséquilibre fiscal a été « abordé » dans un contexte non pas constitutionnel ou juridique, mais à la pièce, selon le bon vouloir du Fédéral. Le siège à l'Unesco est encore dans l'atelier de l'ébéniste. Les conséquences de cette reconnaissance sur nos lois linguistiques, sur nos institutions québécoises, sur nos relations internationales, n'ont même pas été étudiées par notre très timide gouvernement provincialiste.

Et pendant ce temps, on passe à la télé anglophone un téléfilm à la gloire de Elijah Harper, celui qui a tué l'Accord du lac Meech. Vraiment, le Québec est passé du mode défensif (sous Bouchard) au mode attentiste (sous Landry) au mode passif (sous Charest). On n'a qu'à voir la sévère raclée que les nationalistes et souverainistes québécois sont en train de subir lors du « 400e anniversaire de la fondation du Canada (sic) par Champlain, qui n'était pas le premier français à s'établir en Amérique (re-sic), et qui était déjà sous la juridiction du roi d'Angleterre (re-re-sic) », triste réécriture de l'Histoire et instrumentalisation politique d'un événement qui aurait pu être fêté dans la dignité. Il y a de quoi déprimer.

(Remarquons au passage que nous pouvons considérer la fondation de l'Acadie, de Québec et de la Louisiane comme trois événements qui sont à la fois liés par l'aventure française en Amérique, mais qui ont rapidement divergé au niveau de leur rayonnement et de leurs destinées. La Fondation de Québec devrait donc être vue comme la fondation du Québec, c'est-à-dire le point de départ d'une colonisation humaine cohérente et distincte dans la vallée du Saint-Laurent. Comme je l'ai déjà fait remarquer dans ce blogue, il faut autant mentionner le côté rassembleur de la francophonie des Amériques, que le côté distinct -- tant historique que culturel -- de chacune des nations qui la composent.)

SORTIR DE L'IMPASSE?

Les conclusions de la Commission Bouchard-Taylor pourraient, ironiquement, contribuer à nous sortir de l'impasse, à condition que madame Marois fasse l'analyse qui s'impose et qu'elle présente un projet qui profite pleinement de l'effet de fronde. En effet, le rapport de la Commission aborde l'identité québécoise à travers le miroir déformant du multiculturalisme à la manière canadienne, une idéologie qui ignore sciemment l'existence d'identités nationales, pour se concentrer strictement sur (1) les identités civiques et (2) les identités individuelles.

Cela est, curieusement, incompatible avec toute reconnaissance par le fédéral d'une « nation québécoise »!!!

Les nations qui ont un pays peuvent se réfugier derrière le concept de nationalité civique pour éviter d'aborder les questions fondamentales de l'identité, des valeurs communes, de la tolérance. Les Québécois sont forcés d'y faire face, sans pouvoir invoquer le raisonnement circulaire que la « citoyenneté-nationalité » propose comme réponse (par exemple: « Sont de nationalité française tous les détenteurs de la citoyenneté française », « Sont de nationalité canadienne tous les détenteurs de la citoyenneté canadienne », etc).

AUCUNE identité nationale ou culturelle ne résisterait à la grille d'analyse du multiculturalisme, qui sert à déconstruire la nation pour lui substituer l'état, sans que l'un ne puisse mener à l'autre ou puisse servir à le justifier (autrement dit, l'état existe par et pour l'état, la nation existe par et pour l'état, la nation sans état n'existe pas).

En gros, le concept d'identité collective n'existe plus et est plutôt remplacé (à l'intérieur d'un ensemble étatique) par un « territoire habité par des individus », sauf peut-être dans le cas d'une Constitution qui garantirait au moins que l'identité est mentionnée. On voit bien que la seule issue se trouve dans une identité Constitutionnelle ET/OU dans la création d'un état, qui légitimerait alors une nation que RIEN D'AUTRE, dans l'idéologie en vogue, ne saurait tolérer.

SOMMES-NOUS VRAIMENT UNE MAJORITÉ?

Oui et non. Les commissaires Bouchard et Taylor ont mentionné plusieurs fois qu'une société de droit doit échapper à tout prix à la tyrannie de la majorité. Or, nous sommes une majorité possédant très peu de pouvoir, si on compare aux autres majorités culturelles dans le monde. Nous sommes dans une situation un peu absurde (une majorité-minorité avec des pouvoirs politiques encadrés par d’autres pouvoirs politiques souvent contradictoires).


Les anglophones de Montréal sont quant à eux une minorité très relative, puisqu’ils peuvent compter sur le reste de l’Amérique du nord pour assurer leurs échanges culturels, leurs médias et leur rayonnement. Ils font partie de la majorité absolue canadienne. Leur position de "minorité dans une minorité dans une majorité", qui est souvent mentionnée, ne devrait pas occulter leur inclusion, bien réelle, dans la majorité culturelle anglophone nord-américaine. Autrement dit, le fait que les anglophones de Montréal fassent partie de la société québécoise et soient "soumis" au pouvoir des lois linguistiques, ainsi qu'à la pression culturelle francophone, ne les isole pas du tout de l'énorme ensemble culturel anglophone. Après tout, l'Ontario n'est qu'à quelques dizaines de kilomètres du West Island et on comprend aisément que la langue déteigne plus facilement dans une direction que dans l'autre. S'inquièterait-on en Ontario de voir le français avancer triomphalement vers Cornwall, tel un rouleau compresseur, assimilant tout sur son passage?

CONCLUSION

Peut-être devrions-nous réfléchir sur la tendance, qui se matérialise dans des événements récents tel la Commission Bouchard-Taylor, à exiger aux québécois francophones une responsabilité de majorité, alors qu'ils n'ont ni les pouvoirs associés à un statut de majorité (pouvoir juridique et constitutionnel), ni les moyens d'agir en majorité (parce qu'ils forment en fait une minorité nationale au sein du Canada). On a l'habitude de se dire qu'avec les libertés viennent les responsabilités. D'accord! L'inverse est aussi vrai. Exigeons les libertés qui viennent avec ces graves responsabilités qu'on vient de nous imposer. On nous demander d'accepter les immigrants, de les intégrer à notre société, d'harmoniser nos services avec la réalité du terrain, d'appliquer la laïcisation à large spectre? Pour y arriver, nous avons besoin de davantage de pouvoirs juridiques et constitutionnels. C'est donc notre responsabilité... de les obtenir!